HORIZEO : un projet de la démesure (1)*

Le projet HORIZEO est emblématique des débats qui attendent le pays concernant les choix énergétiques, économiques et écologiques à venir. La France Insoumise Gironde invite tous les Girondins à participer au débat public qui va se dérouler jusqu’en janvier 2022.

Pour celles et ceux qui seraient passés à côté, Horizéo est un projet porté par des entreprises privées (ENGIE, NEOEN, RTE) et la mairie de Saucats (33). Il s’agit de construire un immense parc photovoltaïque de 1000 ha, sur la commune de Saucats en lieu et place d’une exploitation forestière de pins. Ce parc est associé à plusieurs autres projets destinés à lui donner une « cohérence » : une station permettant de produire de l’hydrogène, un data-center (de 10 à 20MW), des batteries de stockage et de « l’agri-voltaïsme » autrement dit quelques hectares dédiés à la culture maraîchère (bio) sous les panneaux. Tous les renseignements sont sur le site de la Commission particulière du débat public ainsi que le calendrier des réunions ouvertes au public.

Le projet HORIZEO et ses différentes briques (extrait du dossier des maîtres d'ouvrage)

Pourquoi un tel projet ?

Le discours officiel est le suivant : la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC), reprise dans les diverses feuilles de routes régionales et nationales impose de décarboner notre production d’énergie pour atteindre la « neutralité carbone » en 2050. Il est donc nécessaire de diminuer notre consommation d’énergies fossiles de façon spectaculaire et de faire évoluer notre « mix énergétique » national comme régional.
En Nouvelle Aquitaine la part des énergies renouvelables dans l’énergie électrique consommée est actuellement d’environ 25 % (dont 7% d’hydraulique, 5% de solaire, 3% de bioénergies (méthanisation et biomasse), 3 % d’éolien, 2% de géothermie) et l’objectif fixé par Néoterra est d’atteindre 45 % en 2030.

–> Une première remarque s’impose : il est absurde d’utiliser des terres agricoles ou sylvicoles pour installer des panneaux photovoltaïques. La France Insoumise propose que désormais 100% des toitures des logements, des entrepôts, des parkings… soient équipées en panneaux solaires. L’agence de maîtrise de l’énergie ADEME est en train de réactualiser son chiffrage du gisement de surfaces déjà artificialisées dans la région mais quelque soit le résultat, il est évident que ce gisement est dramatiquement sous-exploité.

–> Une deuxième remarque : augmenter la proportion d’EnR – ce qui est une exigence incontournable – ne signifie pas augmenter la production totale d’énergie. Se donner des objectifs de sobriété ambitieux est impératif car il est urgent de fermer les dernières centrales thermiques, de réformer nos vieilles centrales nucléaires et de remplacer tout cela par des sources d’énergies moins polluantes et moins émettrices de gaz à effet de serre (GES). Remplacer ce n’est pas la même chose qu’ajouter ! Or Horizeo a pour objectif d’ajouter 1GW de puissance sans rien changer au reste alors que tout nous montre qu’il faut diminuer l’énergie consommée. Là encore, il existe un énorme gisement d’économies: isoler thermiquement les logements sociaux et les bâtiments publics qui sont des passoires thermiques par exemple.

Les porteurs du projet HORIZEO rétorquent que l’énergie que nous consommons c’est aussi celle qui sert aux transports et à l’industrie, énergie qu’il est urgent de décarboner. Et c’est là que s’introduit une autre subtilité dans le débat, ou plus exactement une supercherie : décarboner signifierait multiplier les véhicules électriques individuels (à batteries rechargeables) qui seront bientôt autonomes et utiliseront davantage d’intelligence artificielle (I.A.) donc d’énergie et de data-centers… La boucle est bouclée. Il ne reste plus qu’à ajouter 3 carottes bio sous les panneaux pour achever le green-washing de l’affaire !

Localisation du projet HORIZEO (extrait du dossier des maîtres d'ouvrage)

Décarboner nos mobilités

Derrière le discours actuel sur la « décarbonation des mobilités », il y a la promotion de la voiture électrique individuelle et bientôt de la voiture électrique autonome. C’est une folie, à l’heure où tout devrait nous inciter à modérer nos usages, limiter nos déplacements, développer les transports collectifs. Le moyen immédiat et hyper-économe en carbone c’est d’ouvrir ou rouvrir des lignes ferroviaires, et d’augmenter les fréquences des TER, avec parkings multimodaux pour encourager les usages !

Le véhicule électrique individuel généralisé est une aussi mauvaise solution que la voiture thermique individuelle dont le développement a entraîné dans les années d’après guerre le démantèlement de milliers de km de réseaux ferrés urbains et périurbains (tramways, lignes ferroviaires de proximité, …). Sa promotion est basée, elle aussi, sur une série de mensonges par omission :
• On oublie de préciser l’énergie « grise » c’est à dire l’énergie nécessaire à la production. Pour une voiture électrique, elle est entre 1,5 et 2 fois supérieure à celle nécessaire à la production d’une voiture thermique.
• Ces véhicules lorsqu’ils sont autonomes exigent une quantité astronomique d’équipements supplémentaires : caméras, lidars, radars et des centaines d’autres capteurs permettant de remplacer la perception et la conduite humaines. D’où une consommation d’énergie électrique plus importante encore.
• Enfin ces véhicules ont besoin d’une grosse batterie et il est totalement inconséquent de se lancer dans cette voie-là sans anticiper la question des matières premières nécessaires à cette industrie. Le site Reporterre.net a récemment produit une enquête sur le sujet ; nous en résumons les données.

Lithium: Une batterie de Renault Zoe peut contenir 8 kg de lithium, une Tesla 15 kg (300 g pour un vélo électrique). Les multinationales envisagent l’exploitation de 180.000 hectares de lagunes et de salars (lacs de sels asséchés dans le triangle Bolivie-Chili-Argentine). Sur le site d’Atacama, au Chili, les miniers prélèvent près de 200 millions de litres par jour. Le pompage de la saumure du sous-sol riche en lithium crée un vide qui fait migrer vers les profondeurs l’eau douce disponible. « Cette double perte d’eau abaisse le niveau de la nappe phréatique, assèche le sol et la végétation au détriment des animaux, des cultures et des gens », expliquent les Qollas. À quoi s’ajoutent les traitements au chlore et la dispersion dans les eaux des déchets de pompage mêlés à des solvants.

Cuivre: il y en a 4 fois plus (90 kg) dans un véhicule électrique que dans un thermique. L’extraction est très polluante car le cuivre est souvent associé à de l’arsenic, ou du cadmium…

Cobalt : indispensable pour les électrodes des batteries. Il provient des mines du Congo-Kinshasa, où sont exploités de façon éhontée des milliers d’enfants. Ce minerai est de plus en plus cher suite au relèvement des taxes.

Nickel : c’est une alternative pour utiliser moins de Cobalt. Renault fait des batteries NMC (lithium-nickel-manganèse-cobalt). Le nickel provient de Nouvelle-Calédonie colonie française et le manganèse du Gabon, ancienne colonie française, où il est exploité par la société Eramet depuis les années 1960 (pollution à l’acide sulfurique, au cyanure, au mercure et à l’arsenic).

Recyclage : le ministère de la Transition écologique affirme que « 80 % des batteries sont recyclables » ce qui ne signifie pas recyclées. Sur une batterie de 300 à 600 kg les métaux les plus polluants ne sont pas recyclés, en tout cas, pas le lithium, trop peu cher à l’achat. On s’oriente vers réemploi des batteries pour stocker de l’énergie, par exemple pour lisser les apports intermittents des énergies renouvelables.

Poids des véhicules
Pour alléger les véhicules électriques qui sont alourdis par leurs batteries, on augmente la part d’aluminium dans les carrosseries, jantes, boîtes de vitesse. Alors qu’une voiture particulière, dans l’UE, contient en moyenne 179 kg d’aluminium, l’Audi e-tron, un SUV électrique, en enferme 804 kg ! Or la production d’aluminium consomme trois fois plus d’énergie que celle de l’acier, et cette production est très émettrice de GES. Sans compter la pollution engendrée par l’exploitation des gisements de bauxite. On se souvient de la catastrophe sur le site de production d’aluminium d’Ajka, en 2010, en Hongrie : 1 million de m³ de boues rouges ont déferlé sur sept villages, 1000 ha de sols et 10 millions de m³ d’eau ont été contaminés, dix personnes sont mortes et des centaines blessées.

véhicule électrique collectif permettant un transport décarboné

Des réseaux intelligents ?

Pour équilibrer tous ces « flux énergétiques » qui vont se multiplier avec les EnR et les véhicules électriques, il faut une numérisation des réseaux et des transports, il faut des plateformes d’autopartage en ligne, des smart grids (des réseaux électriques intelligents) et des compteurs communicants (Linky, tiens, tiens) le tout piloté par l’intelligence artificielle.

Le big data est une pièce incontournable de ce puzzle, mais rappelons qu’un data-center d’1MW consomme autant – selon le Shift project — qu’une ville de 10 000 habitants et celui de Saucats fera, si le projet voit le jour, entre 10 et 20 MW !

On est donc en droit de s’interroger sur le modèle de société dans lequel s’intègre le projet HORIZEO. Un monde plus sobre ou un univers de sur-mobilité et de surconsommation ? Est-il nécessaire d’abattre le puits de carbone que représentent 1000 ha de pins pour produire 1,6 TWh d’énergie supplémentaire (dans une région qui exporte déjà 23 % de sa production) ?

A ces questions s’ajoutent les inquiétudes évidentes sur la sécurité du site étant données ses dimensions exceptionnelles : que sait-on des effets de l’îlot de chaleur que ne manquera pas de provoquer le site en été ? Quelles conséquences sur le risque incendie ? Quelles conséquences aussi sur le risque inondation puisque la forêt des Landes a remplacé un marais (un pin pompe une centaine de litres d’eau en moyenne par jour) ? Comment seront recyclés ces milliers de panneaux et comment sera remis en état le site ?

On trouvera sur le site de la communauté de communes de Montesquieu un certain nombre de documents apportant des éléments de réponses à ces questions.

La morale de l’histoire nous est fournie par l’Assemblée des communautés autochtones du peuple qolla de Salinas, qui dénonce à propos de l’extraction du lithium « un mode de développement responsable de nombreuses crises contemporaines et de désastres annoncés qui augmentent à vue d’œil » et ajoute « Tous les moyens sont bons pour maintenir le mode de vie des États-Unis et de l’Europe, qui, s’ils étaient généralisés, nécessiteraient trois à cinq planètes».

*Cet article est le premier d’une série à venir sur le projet HORIZEO.

6 réponses à “HORIZEO : un projet de la démesure (1)*

  1. Excellent article.
    Une coquille cependant : Les ENR représentent 25% de * l’électricité * consommée ( et pas de l’énergie totale consommée , malheureusement … )

  2. Merci pour cet article, même si certaines questions trouvent leur réponse sur le site du debat public.
    Compte tenu de la complexité des enjeux et des contraintes incontournables, il s’agit en fait ici de choisir entre la moins mauvaise des solutions dans le temps très court qui nous reste avant la catastrophe écologique etc. D’où l’invitation à chacun et chacune à s’impliquer dans ce debat public…
    Ici donc, juste 2 remarques sur vos remarques :
    1- bien sûr OK pour privilégier installation panneaux PV sur surface déjà artificialisée et votre proposition que « désormais 100 % des toitures en soient équipées ». Mais le problème est le timing : compte tenu que les toitures visées permettent des installations de 100 kW à 1 MW pour les sites industriels, il en faudra de 1000 à 10000 pour arriver au 1 GW d’horizeo prévu en 2027, donc 10 à 20 ans compte tenu du manque d’anticipations et des contraintes réglementaires, soit l’horizon 2035
    2 – la remarque étant valable pour toutes les ENR (et encore plus pour l’éolien terrestre ou offshore) victimes d’un EnR bashing croissant dans le début national, le nucléaire se frotte les mains devant le boulevard annoncé pour un redémarrage en force …
    Je note que vous ne parler plus de fermer une des tranches du Blayais d’ici 2035, mais de les « réformer » (?).
    Personnellement je trouverais lamentable de refuser une centrale PV pour reprendre des décennies de nucléaire.
    Pour finir, le dossier ne mentionne pas que « l’agri énergie » produira bio : il n’est mention que de circuit court… Encore une remarque à porter au debat !

  3. Nous n’avons vu aucune trace de remise en cause du véhicule électrique dans le dossier des porteurs de projet. Bien au contraire, et dans les interventions publiques, il est confirmé que le modèle des déplacements individuels décarbonés est celui sur lequel s’appuie ce projet. Voilà pourquoi nous avons voulu démonter ce qu’il cache.
    Bien sûr qu’il est beaucoup plus difficile (et au moins deux fois plus cher) d’équiper les toits de panneaux PV que de les mettre au sol, voilà pourquoi nous réclamons cela depuis au moins 6 ans que LFI existe d’une part. Et voilà pourquoi il est scandaleux que des permis de construire soient encore délivrés sans cette exigence, y compris dans des grandes métropoles dirigés par des maires écolos, comme Bordeaux.
    Le terme réformer concernant les centrales nucléaires veut clairement dire « mettre à la réforme », c’est à dire fermer. Ce qui est clairement reformulé dans le deuxième volet de notre enquête où nous disons « …comme les centrales nucléaires dont le démantèlement va avoir un coût astronomique dans les années à venir. Car il va bien falloir les démanteler ! ». On peut difficilement être plus clair.
    Quant à l’agri-énergie, nous l’évoquons aussi dans le volet (2) pour montrer que la production de biogaz a un bilan écologique très inquiétant : fuites de méthane, explosions, fuites de digestat, eutrophisation des cours d’eau à cause des épandages… Et que cela risque fort d’être une fausse bonne solution, en tout cas pour produire du gaz de façon industrielle.
    L’alternative au projet Horizeo n’est pas une centrale nucléaire, ni un champ d’éoliennes devant l’île d’Oléron. L’alternative c’est de réduire drastiquement notre consommation d’énergie car vous passez à côté de l’essentiel : la Région exporte 25% de sa production électrique d’une part, et nous n’avons pas commencé à éteindre les vitrines la nuit, les éclairages publics, les chauffages de terrasse, nous n’avons pas isolé les centaines de milliers de logements qui sont des passoires thermiques, les lycées, les bâtiments publics. Nous n’avons pas réouvert les lignes SNCF qui permettrait des transports collectifs peu polluants. Nous n’avons pas transformé l’agriculture industrielle pour en faire une agriculture paysanne créatrice de main d’œuvre mais moins gourmande en intrants et en énergie. Bref. Avant de produire plus, il y a une immense marge de manœuvre pour consommer moins.

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