Quelle politique d’enseignement supérieur ?

Quelle politique d’enseignement supérieur ?

Peut-on concevoir une politique d’enseignement supérieur homogène à l’échelle d’un département ?

À bien des égards, la réponse semble être non.

Question de compétences, pour commencer : la politique d’enseignement supérieur se joue à quatre niveaux :

– L’Espace Européen de l’Enseignement supérieur.

– L’État.

– La Région, à la fois comme collectivité locale et comme échelon correspondant au territoire des « grandes académies » mises en place par le gouvernement.

– La Métropole.

Précisons qu’officiellement, la région n’est pas décisionnaire en la matière, même si les dynamiques sociales et économiques dont elle a la charge la conduisent souvent à jouer un rôle majeur dans l’orientation des politiques d’enseignement supérieur et de recherche (ESR), sur fond de désengagement financier de l’État.

Enfin, les communes et métropoles n’ont normalement aucune compétence particulière en la matière, mais dans les grands centres universitaires comme Bordeaux, il n’est pas possible de faire sans la municipalité de la ville-centre ainsi que le cas échéant la ville sur le territoire de laquelle se trouvent les campus extérieurs (en Gironde, cela concerne essentiellement Pessac et Talence).

Par conséquent, la métropole est aujourd’hui devenue bon gré mal gré une échelle importante des politiques d’enseignement supérieur.

Le département, au milieu de tout cela, ne joue pas un grand rôle… Et c’est particulièrement vrai pour un département aussi vaste et hétérogène (socialement, économiquement, géographiquement) que la Gironde, où l’on trouve à la fois une des grandes métropoles scientifiques et universitaires françaises, Bordeaux, et des territoires périphériques, souvent ruraux délaissés des pouvoirs publics et ravalés au rang de réserve de main-d’œuvre dans le domaine des services à la personne.

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Dimension géographique des réformes néolibérales de l’université

Aborder la question des politiques universitaires à l’échelle d’un département, c’est donc rencontrer immédiatement l’un des aspects les plus marquants du nouveau régime de l’enseignement supérieur : la mise en concurrence des territoires, qui est l’alpha et l’oméga de la géographie politique du néolibéralisme.

Ce programme repose en effet sur la distinction d’une poignée de métropoles « globales », « innovantes », « attractives » et « connectées » en concurrence internationale les unes avec les autres, et dont la métropole bordelaise est un bon exemple, en tout cas dans l’idée que s’en font Alain Juppé, En Marche, Les Républicains et le Parti Socialiste.

Le reste du territoire, et notamment, pour nous, les zones rurales de la Gironde, serait un vaste « hinterland » accueillant les activités annexes des métropoles, servant de vivier de main-d’oeuvre. Inutile de dire qu’il s’agirait aussi de la variable d’ajustement sociale et géographique des restructurations économiques imposées par les métropoles.

Cette vision très controversée anime aussi les réformes de l’enseignement supérieur portées depuis onze ans par toutes les majorités. Les Républicains (UMP) ont porté la loi LRU dite loi Pécresse et le « programme d’investissements d’avenir » centré sur l’« initiative d’excellence », qui concerne Bordeaux.

Sous Hollande, la loi Fioraso a organisé la satellisation des universités autour des pôles d’excellence. Le rapporteur de cette loi à l’Assemblée Nationale était Vincent Feltesse, député PS de Bordeaux. Enfin, sous Macron, la Loi ORE dite loi Parcoursup ou loi Vidal organise la différenciation des parcours étudiants et des établissements.

En effet, Parcoursup durcit le tri social des étudiants, qu’on présente souvent comme une sélection mais dont il faut bien comprendre qu’il ne vise pas à barrer la route du supérieur aux classes populaires (même si ce « dommage collatéral » ne traumatiserait pas le gouvernement, loin s’en faut…).

Parcoursup vise d’abord à instaurer un régime de concurrence sauvage où les « premiers de cordée » seront entre eux dans des cursus de facto réservés, tandis que les autres seront accueillis dans des cursus de rétention, généralement des cursus brefs.

Parcoursup les chiffres incomplets de la ministre Frédérique Vidal

Inutile de dire que parmi ces « autres », les classes populaires, les enfants d’immigrés, les femmes et les habitants des zones rurales ont de fortes chances d’être très vite sur-représentés…

Il faut comprendre que derrière les réformes de l’université, il y a une sorte de « Parcoursup des territoires » : un tri entre territoires premiers de cordée et territoires de relégation pour l’accès à l’université.

Il s’agit d’abord de construire une dizaine de « grandes universités de recherche » pour tout le pays, localisées dans de grandes métropoles. Ces universités rêvées (ou cauchemardées…) seraient vouées à « l’excellence » et « l’attractivité », engagées dans une compétition mondiale et soucieuses de rentabilité rapide, ce qui les pousserait à la fois à courir après les brevets…et à augmenter les frais d’inscription dans leurs cursus de pointe.

L’Université de Bordeaux (UB) fait figure de très bon élève des réformes néolibérales sur ce point. L’INP Bordeaux et Sciences-Po Bordeaux auraient également vocation à être satellisés par l’UB sur ce modèle.

De l’autre côté, un enseignement supérieur « de bassin » faiblement sélectif a vocation à absorber les cohortes de bacheliers pour les sortir des statistiques du chômage et leur prodiguer des formations de niveau licence, « modulaires et capitalisables ».

Ce dernier point signifie que conformément à la théorie économique du capital humain, on effacerait la frontière entre formation initiale et continue, et on encouragerait les parcours individualisés en présentant les étudiants comme les managers de leur propre réussite… ou les seuls responsables de leur échec.

Par ailleurs, l’individualisation des diplômes menace directement la reconnaissance de ces diplômes dans les conventions collectives, et les droits sociaux qui vont avec.

En Gironde, les établissements concernés seraient les IUT, les sections de techniciens supérieurs qui préparent au BTS, mais aussi, de façon moins assumée, l’université Bordeaux-Montaigne (amputée le cas échéant de ses quelques laboratoires d’élite, qui serait alors « digérés » par l’UB), et les petites écoles de commerce et d’ingénieur de la métropole. L’opposition entre le secteur privé et le secteur public n’aurait plus véritablement cours.

Il va de soi que ce modèle est injuste. Mais il est aussi autoritaire, car il repose sur une conception de la science au service des puissances établies (puissances administratives, économiques, et même militaires dans certains domaines), sur un utilitarisme qui se méfie du doute et de l’esprit critique, et sur une « culture du résultat » qui présuppose un management par le stress et la précarité.

L’une des conséquences, c’est le développement d’un esprit autoritaire dans certaines universités, avec des présidents et des technocrates qui ne supportent plus le débat démocratique, appellent la police pour régler les conflits sociaux internes, voire lâchent la bride à des milices académiques d’extrême-droite.

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Nos propositions : vers l’université universelle !

Que voulons-nous opposer à ce modèle injuste et autoritaire ? D’abord un principe, celui de l’université universelle, c’est-à-dire publique, indépendante et collégiale, gratuite, émancipatrice et qualifiante.

Cela passera bien sûr par des réformes nationales : le droit à une formation supérieure égale ne peut être garanti que par un cadrage national fort et strict, élaboré collectivement par les représentantes et représentants des disciplines et en concertation avec les corps de métier concernés, et bien sûr avec le corps civique.

Le livret « Enseignement Supérieur et Recherche » mais aussi le livret « Intervention populaire » de la France Insoumise ont posé les premiers jalons de ce cadre de réforme égalitaire et démocratique.

Mais tout cela implique une refonte complète du paysage des formations et de leur organisation territoriale.

À cette occasion, nous construirons un service public de l’orientation qui, dans un département aussi hétérogène que la Gironde, aura une mission fondamentale : garantir l’égal accès de toute la population à l’information et au conseil, y compris dans les quartiers populaires et les zones rurales, avec des centres d’orientation mieux dotés et des journées publiques de l’orientation dans les villes moyennes (et pas seulement des grands salons à Bordeaux).

Il faudra avancer vers le monopole effectif de l’université française sur les grades nationaux (actuellement la licence, le master et le doctorat, mais il n’est pas interdit de discuter de la pertinence de ces niveaux…).

Cela signifie notamment que toutes les écoles spécialisées dans les métiers de la santé et du travail social intégreront des « universités de santé » structurées autour des anciennes facultés de médecine (qui sortiront donc des universités actuelles) et qui formeront des personnels médicaux sous statut de fonctionnaire (en particulier, la France Insoumise prévoit la création d’un corps de médecins généralistes fonctionnaires à destination des zones rurales, des quartiers populaires et des déserts médicaux).

Pour le premier cycle, des antennes locales pourront être ouvertes hors des métropoles. De même, les écoles d’ingénieurs et les IEP (Sciences-Po Bordeaux) intégreront l’université. Enfin, les classes préparatoires, qui deviendront indépendantes des lycées, devront trouver une nouvelle vocation puisque l’essentiel des grandes écoles seront universitarisées ou perdront le droit de dispenser des diplômes.

Les prépas se recentreront donc sur un rôle que certaines ont déjà en partie, celui d’échelon de proximité pour le premier cycle de l’enseignement supérieur, notamment dans les zones rurales ou périurbaines et les quartiers populaires excentrés. Il s’agira d’utiliser les prépas comme levier pour surmonter les phénomènes d’autocensure qui existent chez les élèves de Terminale qui habitent loin des grands centres universitaires.

Enfin, à terme, les classes préparatoires disposeront du même budget par élève que l’université.

En effet, la question des moyens de l’université est bien évidemment primordiale, et là aussi, la solution sera d’abord nationale, avec une augmentation de 5 milliards d’euros du budget de l’ESR, nécessaire pour pouvoir accueillir celles et ceux qui le souhaitent dans de bonnes conditions.

La mise en place d’une allocation autonomie étudiante représentera également une étape importante. Mais au-delà, il faudra aussi construire de très nombreux logements à destination des jeunes travailleurs et travailleuses et des publics étudiants dans toute leur diversité.

Dans le cadre du grand plan quinquennal de la France Insoumise pour créer un million de logements supplémentaires, nous prévoyons ainsi de geler au moins 10 % de ces logements pour les personnes en formation. L’échelon départemental aura un rôle majeur de conseil à jouer pour organiser la répartition de ces logements entre les différents bassins de vie.

En effet, le département a la maîtrise des politiques sociales et constitue une échelle où il est possible d’identifier rapidement les problèmes et les dynamiques de terrain pour mieux s’y adapter.

Ces logements nouveaux, lorsqu’il s’agira de résidences publiques du CROUS, seront également des lieux de vie sociale et démocratique. Les locataires bénéficiaires participeront aux décisions du CROUS et à son animation.

En effet, l’un des enjeux majeurs pour nous est de rompre avec les dérives autoritaires et bureaucratiques de ces dernières années, et avec le repli des universités sur l’entre-soi et/ou le dialogue avec les puissances établies.

Nous ne voulons ni de campus coupés de la cité, ni d’universités-forteresses en centre-ville, ni d’une « médiation grand public » qui ne s’adresse qu’à la bourgeoisie des centre-villes. Il s’agit donc de lancer un plan pour les sciences citoyennes sur tous les territoires.

Les universités se doteront toutes d’un secteur « université populaire » chargé d’organiser, en lien avec les associations de proximité, des conférences dans les lycées, des programmes de recherche participative avec la population des différents territoires (un dispositif qui a déjà été expérimenté en sciences du vivant en milieu rural, avec des résultats intéressants pour toutes les parties), des conseils associant des personnes tirées au sort, puis formées, à l’élaboration des politiques scientifiques et universitaires, et enfin des « boutiques de sciences » ou des permanences scientifiques dans les mairies (et mairies de quartier) pour permettre aux gens de demander et d’obtenir des renseignements scientifiques accessibles sur des questions démocratiques, technologiques et écologiques qui les préoccupent.

Jean-Louis Bothurel (rapporteur du programme ESR de la France Insoumise)

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Pour aller plus loin :
Le programme Avenir En Commun : Refonder l’Université
Le livret Enseignement Supérieur et Recherche de la France Insoumise
Le livret Education
Le livret Intervention populaire
Le livret Logement
Le livret Jeunesse
Sur Parcoursup :
« Derrière Parcoursup, le saccage du service public de l’enseignement supérieur », C. Fradin, P.-Y. Modicom, Marianne, Avril 2018.
Sur les réformes néolibérales de l’université :
« Economie de la connaissance et universités européennes : Où en sommes nous ? Où voulons-nous aller ? », J.-L. Bothurel, Europe Insoumise, Mars 2018. En deux parties : « Où en sommes-nous ? » et « Où voulons-nous aller ? »
« En marche » vers la destruction de l’université », E. Berr, L. Moulin, note pour les Economistes Atterrés, mars 2018.

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